«Papillon», «Star», «Luxus» ou encore «The Pope», tels sont quelques-uns des noms évocateurs dont la designer Agnès Bernet baptise les accessoires qu’elle signe et commercialise sous le label qui porte son nom. Une attention scrupuleuse aux matériaux au service d’une élégance contemporaine ni anecdotique ni «tendance», voici en résumé ce qui décrit le mieux les créations de cette jeune styliste suisse qui a étudié à l’Université des arts appliqués de Vienne, et collabore régulièrement avec de grandes marques de prêt-à-porter et des créateurs de renom.
Dans son atelier, Agnès Bernet s’attache tout d’abord à créer un matériau qu’elle conçoit comme partie intégrante du design qu’elle projette. Qu’il s’agisse de la laine dont elle crée des mélanges exclusifs de mérinos, de mohair et, parfois, de soie naturelle, ou des chaînettes métalliques qu’elle tresse et trame comme on le ferait de fibres textiles, la créatrice s’approprie la matière pour mieux la transformer. Lorsqu’elle crée la «Kagul» en 2004, Agnès Bernet l’imagine comme un clin d’œil au célèbre sweet-shirt à capuche adopté par le street-wear et la culture rap. Parallèlement, le mélange de laine exclusif alliée à la pureté des lignes en font une pièce qui, au gré du look qu’elle parachève et de ses déclinaisons de collection en collection, perd cette connotation au profit d’une esthétique marquée par le confort et la fonctionnalité.
Cette même approche polysémique guide Agnès Bernet dans tout son travail. Plus qu’un accessoire ou un bijou, la créatrice projette et anticipe des fonctionnalités multiples, des détournements possibles. «Hair» et «Hairzig», par exemple, peuvent être portés en écharpe, autour du cou, ou comme des capuchons, les fils de laine flottant librement comme des cheveux autour du visage ou tressés selon l’inspiration du moment. De la même façon, «Balance Métal» ou «Princesse» sont a priori des pendentifs, mais ils peuvent aussi s’enrouler autour des hanches pour habiller une robe ou une tunique, ou même se combiner avec des boutonnières et des passants de ceinture afin d’interpréter le vêtement de façon différente. «The Pope», chaînette ponctuée d’un lourd gland de métal doré ou argenté, rehaussera un profond décolleté, mais il peut aussi se porter conformément à la pièce qui l’a inspiré — le cordon de métal précieux suspendu au dos de la robe papale — et mettre en valeur la chute des reins…
Loin de sacraliser le matériau, Agnès Bernet en refuse les usages traditionnels et convenus. En tramant et nouant les chaînettes comme du textile, elle explore et explose les limites de la matière. Lorsqu’elle crée «Light» elle interroge les limites de la notion de «bijou». Est-ce un collier fait d’étonnants anneaux en laine ? ou une parure qui, sur un pull, créera un effet de broderie en trompe-l’œil ?… Intégrant dans sa démarche le mouvement du corps, Agnès Bernet joue également sur l’expérience sensuelle induite par ses créations, la façon dont l’accessoire ou le bijou va capter les énergies du corps, le rythme de la marche, se balancer, rebondir sur la peau etc. Chaque pièce doit créer une expérience tactile unique qui — selon les vœux de la créatrice elle-même — doit lui permettre de devenir pour celui ou celle qui la porte une sorte de talisman, de fétiche porte-bonheur.
Car l’important pour la créatrice est moins d’innover que de parvenir à une forme épurée à l’extrême qui puisse sans cesse être investie et réinterprétée en fonction de l’esprit du moment, des modes ou des attentes de chacun. Paradoxalement, c’est leur classicisme qui confère aux créations d’Agnès Bernet leur extrême originalité. Non seulement tous les modèles sont édités en nombre restreint, et chacun d’entre eux est évidemment unique — le façonnage à la main n’étant jamais tout à fait identique d’une pièce à une autre —, mais ils s’inscrivent dans une sorte d’éternité. À rebours de la mode comme expérience névrotique d’un consumérisme qui brûle ce qu’il a encensé hier, les créations du label Agnès Bernet se conçoivent comme un tout homogène où chaque fragment peut admirablement être adjoint à un autre, mais aussi se révéler dans sa singularité ou entrer en dialogue avec un tout autre univers, une autre époque. Une gageure qui fait d’Agnès Bernet davantage qu’une styliste, une architecte de la silhouette.
Natacha Bergman
Journaliste à Citizen K International
Les créations Agnès Bernet sont disponibles dans de nombreux concept-stores et boutiques, à Zurich, Saint-Gall, Paris, Santa Monica, Tokyo…